Le français : offensive subie ; contre-offensive nécessaire !

Nommer les gens, les animaux, les lieux, les choses, est l’art non innocent de les intégrer et officialiser dans une langue et une civilisation. C’est un baptême, un pouvoir d’essence religieuse, de les lier à la langue de ces noms et à son peuple. Il existe en France, comme en Allemagne, en Italie, et ailleurs en Europe, des acteurs influents, qui privent leurs concitoyens du pouvoir de nommer dans leur langue, cela au profit de la langue hégémonique, actuellement l’anglo-américain.

Subissons-nous donc une offensive à contrer ?

Certes, il s’agit dans la plupart des cas – fort nombreux au demeurant – d’actes spontanés dus au simple effet – disons presque naturel – d’une « puissance dominante », riche, créative, inventive, rayonnante, comme la France le fut elle-même pendant des siècles !… L’ensemble anglo-saxon en bénéficie aujourd’hui, les États-Unis en tête. Cela devient un problème politique, voire de survie pour les peuples et langues dominés, quand l’effet de rayonnement spontané de la puissance dominante est non seulement accompagné (acte légitime) mais encore surmultiplié par une politique déterminée d’un ou des États de l’ensemble pour renforcer considérablement cette domination culturelle et linguistique quasi naturelle et surtout, par tous moyens économiques et politiques, pour éliminer les rivaux culturels et linguistiques, français en premier lieu. Entreprise constante de pays alliés, amis dans les discours, se comportant là en ennemis. Ne soyons pas naïfs : la guerre fait partie des relations internationales !

Mais nous pouvons alors parler d’une offensive – certains disent « de l’empire des multinationales anglosaxonnes soutenues par leurs États » pour remplacer le français. Il convient de la décrire, puis de relever ce qui rend une contre-offensive nécessaire, voire urgente, dont il faut préciser le contenu et les formes…

Avant de traiter du déploiement de l’offensive en France et en Europe, ainsi qu’en Amérique du Nord, citons, parmi bien d’autres exemples, l’action des États-Unis dans le sud-est asiatique après leur guerre contre le communisme. Aux Vietnam, Cambodge et Laos, ils ont mené une politique très vigoureuse de remplacement accéléré du français par la langue de Marlon Brando comme ils l’avaient fait quelque septante ans auparavant pour l’espagnol aux Philippines, à Porto Rico et ailleurs, ou les Anglais au 17ème siècle. en Jamaïque après en avoir chassé les Espagnols Tous mènent aussi depuis des décennies une entreprise de sape de la Francophonie africaine, avec des résultats après 1994 au Rouanda, puis cette année 2022 qui a vu le Togo et le Gabon, adhérer au Commonwealth, certes sans quitter la Francophonie, mais…. Et le Canada anglophone lutte depuis toujours contre le français au Québec, et encore plus dans les autres provinces où les communautés francophones fondent comme le sucre antillais dans le thé anglais! La loi 101 du Québec sur le français, a constamment subi les attaques opiniâtres d’Ottawa et des Canadiens anglophones. L’heureux sursaut récent du gouvernement Legault avec la loi 96, sera-t-il conforté dans les faits ?

Quant à l’offensive en France et en Europe, voici des faits très troublants :

En France, depuis quelques années, l’État dédaigne de plus en plus d’exercer en français son devoir régalien de nommer ses actions politiques, et son obligation constitutionnelle et législative de veiller à la désignation en français des initiatives, actions et choses publiques. Le Chef de l’État en a donné lui-même l’exemple dès sa campagne de candidat en 2017. Il ne s’est pas contenté de parler anglais à l’étranger : à l’université Humboldt de Berlin, il a prononcé entièrement en anglais, en refusant la traduction offerte, une conférence publique qui était  la présentation de son programme politique à la presse allemande et urbi et orbi. Il a appelé ses aides « helpers » systématiquement et par écrit, et popularisé l’expression de « start-up-nation » pour son projet phare de modernisation. Élu Président, il a nommé en anglais des politiques publiques et projets français. Ainsi en fut-il de « French tech », « Choose France » ; de « Next 40 (forty) » pour des licornes à promouvoir au CAC 40, et du « Health Data Hub » pour la base des données de la Santé publique.

Sous le mandat de M. F. Hollande, M. Macron étant d’abord conseiller à l’Élysée, le gouvernement a fait voter la loi Fioraso du 22 juillet 2013 ouvrant le droit de créer dans l’enseignement supérieur des formations diplômantes en anglais. Nos associations avaient obtenu des amendements encadrant strictement ce droit. Mais des formations diplômantes exclusivement en anglais et totalement illégales ont proliféré grâce à la fois à la forfaiture encouragée du ministère et au déni de justice des tribunaux administratifs saisis par nous contre plusieurs universités et grandes écoles contrevenantes. Le mouvement s’est accéléré de 2017 à 2022 :  aujourd’hui plus de 1400 formations diplômantes sont exclusivement en anglais.

C’est sous le premier mandat de M. E. Macron que ce même ministère de l’Enseignement supérieur a décrété l’obligation pour tous bacheliers voulant commencer des études supérieures de produire un certificat de connaissance d’une seule langue étrangère : l’anglais !

C’est son ministre de l’Intérieur qui a appliqué d’une manière la plus anglaise possible la directive européenne instituant la nouvelle carte d’identité, en donnant une seule traduction : en anglais, contrairement à la loi Toubon, dûment rappelée, qui exige de traduire en deux langues étrangères. En réponse à nos vigoureuses démarches, M. Darmanin écrivit qu’il manquait de place sur le petit carton pour une 2ème traduction ! Alors qu’en Allemagne, Autriche et ailleurs, on a trouvé la place, en un geste élégant, de traduire aussi en français. Le Secrétaire perpétuel de l’Académie, outrée, menaça, de saisir le Conseil d’État…

Parler maintenant du rôle éminent de l’Union européenne dans cette vaste offensive nous amène à dénoncer ce qui fut le premier des 4 coups d’État (post-Brexit !…) de Mme Ursula von der Leyen, nommée, avec l’appui du Président français, présidente de la Commission européenne en 2020. Elle a, suivie par le Parquet européen et la Cour des Comptes de l’UE, promu l’anglais « langue commune », c’est-à-dire seule langue de travail de fait, au mépris du Conseil européen seul compétent en la matière, et de tous les textes fondateurs de l’UE. ALF a, pour nous tous, déposé un recours en Tribunal européen (de la CJUE) avec toutes preuves requises. Il s’est, en 2021, déclaré « incompétent sur le fond ». Mais surtout : le Haut Conseil international avait saisi le Président de la République, dès le 14/9/2020, puis à trois autres reprises. Nous en avions reçu, par plusieurs lettres de M. Clément Beaune, la promesse qu’il rétablirait une vraie diversité des langues de travail à la faveur de son tour de présidence du Conseil de l’Union, au premier semestre de 2022. Nous avons attendu qu’il concrétisât son engagement clair. En vain ! Aujourd’hui, l’anglais langue commune règne dans les institutions de l’Union bien plus complètement qu‘avant le Brexit.

Ce ne sont là que quelques faits marquants, mais hormis notre projet Villers-Cotterêts de 2001, adopté par l’Élysée en 2017 et près de son inauguration,  presque tout est à l’avenant ! Effet du « en même temps » déséquilibré. Comment ne pas en tirer la conclusion que l’État – forfait – néglige son rôle régalien français, et, en fait, sinon en intention, devient partie de l’offensive ?

Pourquoi craindre de parler ici d’une offensive de grande substitution linguistique, en Europe, dans les pays les plus longuement, progressivement, vassalisés, donc : de l’allemand en Allemagne et du français en France, par un globish anglo-américain, à la fois spontané par l’effet d’une hyperpuissance (expression d’Hubert Védrine), qui fait toujours croire qu’elle protège l’Europe, et par l’effet d’une forfaiture caractérisée des États touchés ?

Pourquoi la contre-offensive est-elle nécessaire ?

Parce que le danger de grande substitution linguistique est plus grave et plus pressant encore que l’autre, à la lumière des considérations suivantes :

D’abord, il s’attaque à l’âme de chaque peuple, à la personnalité profonde de la France, à la cohésion de la Nation, à une brillante civilisation bimillénaire.

– Il cause aussi bien d’autres ravages : économiques, sociaux, sociétaux ;

– ses effets sont à plus court terme, car il existe depuis des décennies, partout, cancer non plus localisé en telle banlieue ou partie du pays, mais généralisé ;

– en outre, les peuples européens, et tout particulièrement la France, n’ont pas encore – de loin- la même conscience de son absolue nuisance. Plus qu’occulté : il reste encore verrouillé. C’est un des derniers grands tabous dans notre pays.

En faire prendre conscience est le socle de la nécessaire contre-offensive.

 

Qui peut, comment, mener la contre-offensive ?

En théorie, deux acteurs principaux sont possibles, ensemble ou séparément : l’État et la société civile.

La France, forte puissance pendant des siècles alors qu’il n’y avait aucune véritable « hyperpuissance » (expression juste de M. Hubert Védrine), a exercé une très forte influence surtout dans le domaine de la culture, plus qu’en économie et en politique, et sa langue connut une constante expansion chez elle et dans toutes les parties du monde. Agissaient alors, sur les plans culturel et linguistique, à la fois la société civile et l’État français, royal, impérial, républicain. Ils menaient en complémentarité une action et une politique culturelles extérieures d’envergure. La société civile, c’étaient d’abord les « missionnaires » très majoritairement catholiques. François 1er obtint du Sultan Soliman le Magnifique dans son traité de 1535 avec la Sublime Porte, l’exclusivité de la protection des chrétiens dans l’immense empire ottoman d’alors, Ce monopole de la protection des chrétiens, le même scénario s’étant répété au 19ème siècle avec la Chine et des pays du sud-est asiatique, a permis à l’influence de la France de bénéficier de la remarquable action (peu coûteuse en argent) de ses religieux qui soignaient, enseignaient, développaient aussi. Or, la France a toujours, de loin, en « fille aînée de l’Église », fourni la majorité des religieux expatriés dans le monde. En 1885, c’était plus de la moitié. Suivie par la Belgique dont les missionnaires tant flamands que wallons, enseignaient en français dans les colonies belges.

À l’action puissante des missionnaires religieux catholiques se sont ajoutés : en 1822 les protestants ; en 1860, sous Napoléon III, l’Alliance israélite universelle sise à Paris ; en 1883 sous la IIIème République et Jules Ferry, l’Alliance française, extraordinaire réseau indépendant au maillage encore mondial aujourd’hui ; et en 1902 la Mission laïque française (MLF), encouragés par l’État.

L’État, même sous les gouvernements « rad-soc-laïcards » a protégé (à l’étranger !) ses nationaux religieux et a eu une politique culturelle extérieure d’abord d’aide aux « œuvres » scolaires et humanitaires des missionnaires, puis une active politique propre, complémentaire, de création d’écoles, lycées, universités, centres culturels, instituts hospitaliers et de recherche, d’instituts Pasteur, surtout sous les 3ème et 4ème, et début de 5ème Républiques. Tout cela a de très beaux restes aujourd’hui, mais l’État a des moyens en baisse, et surtout l’esprit de générosité et de « rayonnement » le quitte.

Sous le Général de Gaulle et Pompidou l’État eut une forte politique de coopération culturelle et technique, fondée notamment sur des effectifs très nombreux de coopérants (40% des coopérants mondiaux expatriés en 1965). Il s’agissait d’accompagner en développement les indépendances africaines, la Révolution tranquille du Québec, de répondre – en les suscitant parfois – aux demandes nombreuses d’États indépendants et de communautés francophones désireuses d’appartenir à une sorte de « Commonwealth à la française ». Sans oublier les initiatives et propositions des paladins de la langue française et de la Francophonie tels Philippe Rossillon, Xavier Deniau, Bernard Dorin, le Québécois Jean-Marc léger, le Suisse Roland Béguelin, le Belge Lucien Outers, qui ont, soutenus en haut lieu, fait éclore en France et ailleurs de très belles institutions de protection du français. Ainsi : la loi de 1975 sur le français, la création en 1972 de l’ancêtre de la DGLFLF actuelle, les commissions et les arrêtés de terminologie. Et à l’international : l’ancêtre de l’OIF actuelle, avec le traité de 1970 à Nyamey sur l’Agence de Coopération culturelle et technique (ACCT), enfin chapeautée, en 1986, sous François Mitterrand, par le Sommet des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant le français en partage.

Mais les successeurs de Georges Pompidou n’ont pas été à la hauteur des deux premiers présidents de la Constitution de 1958. L’action culturelle extérieure n’a plus été très inspirée. La politique du français en France a été de plus en plus laissée aux associations dont les subventions annuelles ont, de surcroît, fondu.

Il ne reste pour une (très hypothétique) contre-offensive de l’État que la « vitesse acquise », la rémanence et la résilience des réseaux et établissements décrits, hérités d’un passé plus reluisant. Cela reste important. Mais nous devrons attendre des jours meilleurs, et contribuer à susciter un rebond dans la classe dirigeante.

Pis : l’État, depuis 1974, ne cherche plus sérieusement à décourager les contrevenants privés, voire publics, à notre loi Toubon du 4 août 1994. Et il devient évident que – le projet Villers-Cotterêts mis à part – on ne peut plus, pour le moment, attendre de l’État qu’il mène la contre-offensive, car il semble admettre, accompagner, voire renforcer, l’offensive, et ses tribunaux eux-mêmes, judiciaires et surtout administratifs, ne semblent pas vouloir la faire reculer. Pourtant, Hubert Védrine, dans ses derniers ouvrages : « Dictionnaire amoureux de la géopolitique » (Plon-Fayard), et « Une vision du monde » (Bouquins-Collection), dans le droit fil d’une longue tradition « gaullo-mitterrandienne », appelle à un sursaut général, donc de l’État, dans notre domaine.

Alors, comment les associations se sont-elles armées pour la contre-offensive ? Que peuvent-elles faire, et que font-elles réellement ?

La première, créée en 1958, fut Défense de la Langue française (DLF), pour, avec une excellente revue et diverses actions, veiller à son bon usage, en évitant cependant le domaine de la politique linguistique. Des dizaines de créations d‘associations ont suivi. ALF, en 1992, visait expressément la politique linguistique. Toutes ont, cuisant chacune « son petit frichti sur son petit réchaud », cherché les moyens de peser sur les dirigeants, les décideurs, et sur les media, avant de se mettre en synergie pour accroître leur pression. La politique du français est progressivement devenue stratégique pour toutes, et DLF récemment.

Les actions d’ALF ont été progressivement soutenues par d’autres : dès 1992, l’introduction très importante de « La langue de la République est le français » dans l’article 2 de la Constitution, avec l’aide d’amis parlementaires ; puis, rédigée par elle sur cette base, l’esquisse de loi présentée à Mme Tasca, puis en 1993 à M. Jacques Toubon, qui en fit sa loi du 4 août 1994. En 2008, ALF obtint l’inscription de la Francophonie-dans la Constitution, article 87 du titre XIV.

ALF, au-delà de ses publications, démarches, procès, organisa le 18 juin 2011 la première grande manifestation pour le français et la Francophonie au Panthéon et la marche dans le Quartier latin, avec d’autres dont la communiste COURRIEL. On lui doit aussi deux mouvements d’importance stratégique :

1) Le projet Villers-Cotterêts, lancé en 2001 du balcon du château.

2) L’établissement progressif d’une synergie entre toutes les associations : après le tournant de la manifestation du 18 juin 2011 au Panthéon, les actions communes ont été multipliées, lancées à l’initiative de telle ou telle des associations participantes : procès et recours cosignés, ainsi devant 5 tribunaux administratifs contre 5 universités (et l’ENS !) pour infraction à la loi Fioraso du 22/7/2013, et un contre le ministère, sous M. François Hollande.

Contrairement à l’État français, l’Allemagne ne dispose pas d’équivalents de nos instruments juridiques et politiques de soin et protection de la langue allemande, elle aussi en danger de remplacement. Mais elle a, avec la Gesellschaft für deutsche Sprache et le Verein deutsche Sprache, avec lesquelles ALF travaille depuis longtemps à la fois en français et en allemand, des associations très puissantes qui comptent dix fois plus d’adhérents que l’ensemble des nôtres. L’État faisant temporairement défaut, nous nous retrouvons presque dans la situation de l’Allemagne, mais avec des associations beaucoup moins puissantes. D’où notre souci principal de recréer des relais puissants d’influence et d’action sur nos dirigeants et médias. Ce fut alors la création, le 18 juin 2020, avec COURRIEL, l’AFRAV et DLF-Savoie, du Haut Conseil international de la Langue française et de la Francophonie (HCILFF) réseau informel mais fort actif, avec ALF comme base principale juridique, administrative, financière et d’animation. En sont membres aujourd’hui les 30 associations de France, 6 associations sises en Belgique, Luxembourg, Québec et Suisse, et un total général de 192 (hautes) personnalités. Il est représentatif de la diversité de ses familles spirituelles et politiques. Ses grandes actions depuis le 18 juin 2020 ont porté sur l’offensive décrite ci-dessus : coup d’État Leyen ; certificat d’anglais ; carte d’identité ; et sur une 2ème manifestation Panthéon-Quartier-latin le 20 mars 2022.

Sont prévues les pressions continues sur les responsables publics de la politique linguistique, et mises en chantier les actions suivantes pour les prochains mois :

– la rédaction d’une nouvelle esquisse de loi de protection du français, écho à la « loi 96 » du Québec et au vibrant appel à un sursaut de la France lancé par son ministre porteur, M.S. Jolin-Barrette, le 23 juin 2022 à l’Institut de France ;

– un programme de pressions pour la relance d’une Francophonie économique, et une étude sur des réseaux d’influence et d’actions des États-Unis en France ;

– la création par des parlementaires français d’un intergroupe parlementaire Sénat-Assemblée, transpartisan, de Résistance pour le français et la Francophonie, et contre le grand remplacement universel du français par l’anglo-américain.

Voilà pour la Contre-offensive de la société civile, en attendant que les pouvoirs publics se sentent à nouveau obligés d’accomplir leur mission régalienne pour le français, notre civilisation gréco-latino-judéo-chrétienne, et pour la Francophonie en dialogue des cultures.